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25 mai 2018

Bernard Estardy – Les formules magiques du Baron (1ère partie) - Section 26


par Tom Gagnaire et Laurent Talon
ITW publié le 25 mai 2018 sur Section 26

En 2018, le nom de Bernard Estardy (disparu en 2006) revient sur toutes les lèvres, comme à l’époque où l’on s’arrachait ses services d’ingénieur du son / arrangeur de génie. Remercions Born Bad et Gonzai d’avoir publié coup sur coup, à un mois d’intervalle, deux compilations qui permettent de remettre en lumière le génial talent de producteur du « Baron de Méhouilles », également surnommé le « Géant », titre du livre que lui a consacré sa fille Julie, à paraître en septembre.

D’abord organiste dans l’orchestre de
Bill Coleman puis pour Nino Ferrer, fondateur avec Georges Chatelain, en 1966, du mythique studio CBE (pour Chatelain-Bisson-Estardy, Janine Bisson étant la sœur de Chatelain), dans le XVIIIème à Paris, Bernard Estardy est vite devenu l’ingénieur du son et arrangeur le plus prisé de la variété. On lui doit la mise en son de près de 15 000 titres, parmi lesquels figurent quelques joyaux de la chanson populaire, enregistrés de la fin des années 60 au début des années 90. Johnny,
Joe Dassin, Dalida, Claude François, Françoise Hardy, Gérard Manset, Carlos, Cabrel, Sardou, ou des vedettes anglo-saxonnes aussi prestigieuses que Lee Hazlewood, tout le gratin s’est bousculé chez lui car le Géant avait LE son. Le « Géant » ou le « Baron », ces sobriquets, qu’on les prenne au propre ou au figuré, disent la grandeur et la noblesse. Noblesse du technicien de génie qui côtoya toute l’aristocratie de la variété française, et la servit avec un dévouement et une inspiration sans faille. Humilité du compositeur / arrangeur qui, en marge de son travail d’ingénieur, produisit dans l’ombre une œuvre musicale éminemment personnelle, dans les replis de la Library music ou les contre-allées de la pop française, dont les richesses insoupçonnées sont à nouveau mises à notre disposition grâce aux deux compilations, Space Oddities 1970-1982 chez Born Bad et Fragments d’une empreinte magnétique chez Gonzai.

Inventeur de formes ou arrangeur sur mesure, Estardy s’est illustré par une exigence esthétique et une générosité dont témoignent tous les artistes et techniciens qui l’ont entouré. Le Géant était un bricoleur passionné, un travailleur infatigable s’acharnant 20h  sur 24 derrière sa console. Au fil des années, il avait élaboré une formule infaillible, assurant la production de succès en quantité industrielle. Un authentique art d’usine, une orfèvrerie pop standardisée : Ça sent le tube à plein nez ! Je dirais 700 000. — 700 000 quoi Bernard ? — 700 000 ventes bien sûr ! , s’esclaffle un jour Estardy à propos de la chansonnette qu’il vient de mettre en boîte, L’école est finie, d’une certaine Sheila, minette alors inconnue sur laquelle Claude Carrère avait tout misé.


Grâce à son ami Gunther Loof, ingénieur chez Revox, le studio CBE sera le premier studio français à être équipé d’un matériel de pointe dès 1968 : des consoles 10 puis 16 voix, un magnéto 8 puis 16 pistes. Chatelain et Estardy iront jusqu’à noter les mesures du studio Capitol pour en reproduire l’acoustique… L’ingénieur Estardy, facétieux, était même prêt à bidouiller des fréquences radio  pour permettre à Claude François de tester sur son propre auto-radio le mix de sa Chanson Populaire (Claude François : « Moi, c’est quand je suis dans ma voiture et que j’écoute mes titres en radio que je sais s’ils sont bons ou à jeter aux chiens. » […] Bernard lui rétorque alors instantanément. : « Qu’à cela ne tienne ! Branche-toi sur le canal 108 de ton poste de radio et je te balance la chanson que l’on vient de finir. »). En vacances, Estardy emmenait sa famille dans une maison des Alpes de Haute-Provence, où il continuait de démonter des appareils sur la table basse du salon, et peaufinait la construction de son train électrique grandeur nature, avec pose de quelque deux kilomètres de rails alentours pour y faire circuler l’engin.

Depuis 2006, Julie Estardy a repris les rênes du studio CBE. Elle y conserve pieusement tous les vestiges du passé. D’un monumental synthétiseur Korg modulaire à une encombrante réverbération à ressorts, en passant par les magnétophones Studer, les pochettes de disques 70’s un peu fanées, soigneusement disposées sur les meubles et les consoles, ou les photos de stars épinglées sur les murs, toutes ces reliques retracent les riches heures du studio de la rue Championnet, où se pressaient les vedettes de la variété française. Loin d’être un sanctuaire confiné, un musée d’antiquités recroquevillé sur son glorieux passé, le studio CBE est un lieu en pleine activité, qui vibre et palpite au rythme des musiques actuelles, continuant d’accueillir les représentants de la variété et de la scène pop française. Le lunaire Sébastien Tellier, qui y a pris ses quartiers, s’est installé dans un studio où il entrepose ses instruments et son matériel d’enregistrement, probablement pour s’imprégner de l’esprit des lieux et y trouver l’inspiration.


Julie Estardy est incollable sur les secrets de fabrication, les replis cachés et les coulisses des succès de la variété française passés entre les mains expertes de son père. Ses commentaires passionnés, qui mêlent érudition et éclectisme musical, goût pour l’expérimentation sonore et amour des airs populaires, font briller sous un nouveau jour les tubes qui ont squatté les radios, et qui sont le papier-peint musical de notre enfance. Elle nous accueille dans le studio B, situé au premier étage, d’une taille plus modeste que l’imposant studio A du rez-de-chaussée.

Julie Estardy : Ici même, dans le studio B, l’assistant de mon père enregistrait toutes les voix chantées en langues étrangères. Les versions anglaises ou italiennes de tubes pressentis ; les chanteurs montaient y enregistrer les versions alternatives, tandis que les prises de voix des versions originales se faisaient en bas, dans le grand studio. On travaille toujours avec la même console : on l’a entièrement désossée, puis on l’a restaurée et remontée telle quelle ; ces « tranches » (sections destinées à traiter individuellement les pistes sons, NDLR Section 26) sont celles qui ont enregistré toutes les pistes d’Alexandrie Alexandra… La première session de Claude François, au studio CBE, a eu lieu ici, dans le studio B. Au début, mon père ne voulait pas en entendre parler, de ce Claude François… Donc c’est ici, dans l’étroit studio, qu’il l’a invité à chanter pour la première fois !

Estardy et lui se sont pourtant vite apprivoisés, et sont devenus inséparables ! Dans une vidéo Youtube consacrée à l’enregistrement d’Alexandrie Alexandra, on voit Claude François et Estardy s’amuser en régie, devant l’énorme  console, sous les yeux écarquillés de très jeunes admirateurs : Estardy jongle d’une piste à l’autre, pour faire entendre les différents instruments, les pistes voix, et expliquer le travail du mixage…
Un instant, on admire un énorme synthétiseur modulaire, aux flancs noirs lissés par la patine du temps…

J.E. : C’est avec ce Korg modulaire que mon père façonnait des sons pour Joe Dassin, pour Claude François… il modulait les timbres à l’infini. Par exemple, à la fin du refrain d’À toi, chanté par Joe Dassin, on entend une note qui monte comme une sorte de sirène : c’est ce Korg modulaire !
On entend souvent ce son très caractéristique de sirène, qui gravit les octaves et monte en intensité, sur ses disques d’illustration…

> lire la suite de l'ITW original sur Section 26



sources : Section 26

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